Le problème des livres « sur Apple »

Ce qui fait l’intérêt d’un livre sur Apple, c’est sa capacité à ignorer le discours marketing et les informations de seconde main pour dissiper l’écran de fumée érigé par la firme de Cupertino, ouvrir les portes de son campus et soulever le drap noir protégeant ses produits. Bref, à dire la vérité, ou du moins une partie de la vérité.

Les livres qui peuvent se targuer de ces qualités se comptent sur les doigts de la main. Revolution in the Valley raconte vraiment « l’incroyable histoire de la genèse du Mac » : il a été écrit par l’un de ses concepteurs, Andy Hertzfeld, qui ne cache rien des éclairs de génie de Steve Jobs… ni de ses colères. Personne d’autre que Paul Kunkel n’a pu discuter des heures et des heures avec les designers d’Apple, personne d’autre que Rick English n’a pu photographier tous les prototypes de la société : leur AppleDesign est une somme sur l’Apple des années 1980 et 1990.

Insanely Simple est parfois un peu trop angélique et souvent réducteur, mais qui mieux que Ken Segall pour analyser le marketing d’Apple qu’il a contribué à former ? Et même si son livre est resté à l’état de brouillon sans grande cohérence et truffé d’erreurs et d’imprécisions, Walter Isaacson a bénéficié d’un accès direct au man himself.

Haunted Empire : Apple After Steve Jobs et Jony Ive — Le génial designer d’Apple, comme la plupart des livres « sur Apple » qui sont venus avant eux et qui paraîtront après eux, ne sont pas de ce calibre. Un historien sans matériel ni méthode historiques n’écrit rien de plus qu’un roman : sans accès direct à l’objet de leur livre, Yukari Iwatani Kane et Leander Kahney sont condamnés à ne pouvoir qu’illustrer un propos écrit d’avance avec des exemples de seconde voire de troisième main. Mais l’un le fait mieux que l’autre.

Yukari Iwatani Kane a commencé son livre par le titre, puis l’a poursuivi pour justifier ce titre. Et il faut admettre qu’à ce petit jeu, elle a un certain talent : elle a tout de même réussi à commettre 384 pages. 384 pages où l’on trouve trois informations et beaucoup de resucées, une idée fixe répétée toutes les quatre lignes et quelques mots intéressants tous les quatre chapitres, une palanquée de lieux communs et de trop rares germes d’analyse pertinente. Tous les talents ne sont pas bénéfiques.

Ce que cette ancienne du Wall Street Journal nous apprend de Tim Cook ? Rien de plus que ce que ses propres parents ont déjà déclaré à leur canard local, que ce que des sources forcément anonymes ont déjà confié aux médias spécialisés… et que ce quelques recherches sur Google peuvent faire ressortir. En somme, que Tim Cook se lève tôt, qu’il aime le vélo, les barres énergétiques et le Mountain Dew, et qu’il croit que travailler dur est la clef du succès. La belle affaire.

Quelles sont les raisons profondes de son engagement pour la philanthropie, une plus grande transparence sur les conditions de travail en Chine, ou en faveur d’un développement plus durable des activités d’Apple ? Son style de direction a-t-il évolué maintenant qu’il est CEO, en quoi son travail au quotidien diffère-t-il de celui de son prédécesseur, quels sont ses rapports avec l’équipe de direction qu’il a totalement revue ? Comment sa personnalité peut-elle influer sur la stratégie à long terme d’Apple ?

Yukari Iwatani Kane ne répond pas à ses questions, par peur de trouver des éléments qui contrediraient sa thèse : que sans Steve Jobs, Apple est foutue. Son bouquin aurait été sans doute plus éclairant, plus profond, plus fouillé, mais aussi plus difficile à écrire et à vendre à un éditeur puis à des lecteurs avides de la moindre information sur une société qu’ils adorent ou qu’ils adorent détester. Or sur ce point-là aussi Yukari Iwatani Kane a un certain talent, elle qui a réussi à provoquer des réactions épidermiques jusqu’à la tête d’Apple. Cet article lui-même pourrait donner envie de la lire : résistez et faites-moi confiance, cela n’en vaut pas la peine.

Gardez plutôt votre argent pour le livre de Leander Kahney, qui souffre certes des mêmes symptômes, mais s’en sort beaucoup plus honorablement. Tout comme Haunted Empire n’est pas un livre sur Tim Cook, Le génial designer d’Apple n’est pas un livre sur Jony Ive : il retrace l’irrésistible montée en puissance du design chez Apple, jusqu’à ce qu’il prenne le pas sur l’ingénierie et le marketing, et devienne le centre de gravité de toutes les activités de la société.

Un mouvement commencé avant même l’arrivée de Jony Ive, qui a hérité des structures mises en place par son mentor Robert Brunner, détaillées en profondeur dans AppleDesign. Kahney le reconnaît lui-même : il ne peut qu’évoluer dans l’ombre du travail de Kunkel — mais il fait mieux que le paraphraser, lui qui a prouvé avec The Cult of Mac et The Cult of iPod qu’il savait deux ou trois trucs sur Apple. Sa jolie plume ne gâche rien, même si elle perd un peu de sa légèreté dans la traduction proposée par First.

Certes, il n’a pas pu s’entretenir avec Jony Ive lui-même et tient l’essentiel de ses informations de personnes qui ne sont pas forcément restées en bons termes avec Apple et dont les informations sont donc sujettes à caution. Mais son travail n’en demeure pas moins solide : il replace Ive dans sa tradition familiale sans nier son talent personnel, il interroge ses anciens collègues tout autant pour illustrer le génie du designer d’Apple que pour souligner ses imperfections, et il décrit son bureau et ses méthodes de travail comme personne avant lui.